Publié : 15 mars 2010
Format PDF Enregistrer au format PDF

LIRE EN SEINE 2009-2010

Béatrice Hammer se présente à la porte du CDI, avec un gros sac à dos, presque intimidée. Pas autant que les élèves de Première Bac Pro Secrétariat. Ils sont tous là, ont aménagé le CDI pour la rencontre, en disposant les chaises en croissant de lune. Le silence règne. Pas un n’ose prendre la parole…
Béatrice Hammer ouvre son sac, en sort son livre. Elle l’ouvre et propose une lecture du premier et du dernier chapitre. Les élèves sourient. On est enfin en terrain connu. Ca rassure.
Et la question fatidique : « Qu’avez-vous pensé du livre ? » Tous se regardent, aucun n’ose prendre la parole. Puis, une petite voix s’élève : « J’ai pas aimé le début, c’est trop répétitif, c’est trop long. Mais après c’était bien. Pov’ chien.. », « Moi, quand j’ai vu la couverture, c’était peu engageant, j’ai pas eu envie de le lire, mais après, j’ai bien aimé », « Ben moi, j’ai bien aimé la couverture »…
Ca y est, l’échange commence. Béatrice Hammer a su mettre ce public dans sa poche.

Vous dites avoir toujours aimé lire et écrire. De quand date vraiment cette passion ? (Katia)

C’est surtout lire que j’ai aimé. Je n’avais pas la télé chez moi et on n’allait pas trop chez des amis. Je m’ennuyais, mais heureusement, il y avait les livres. Petite, j’étais fascinée par eux. J’en ai réclamé très tôt, comme je n’allais pas à l’école maternelle. Et j’avais des tas de techniques pour lire, je faisais semblant de faire mes devoirs. Je me camouflais.

Alors pourquoi avoir choisi alors la filière des mathématiques ? (Abdelhafid)

J’aimais les maths et le français. Les maths ont un côté rassurant, avec des solutions. On peut tout reconstruire. Et avec les maths, on peut continuer à écrire et à lire, mais on ne peut pas faire l’inverse.

Vous faites des recherches en Sciences Sociales. En quoi ça consiste ? (Julie)

Je travaille à EDF, je suis dans un groupe de recherches avec des sociologues et des sémiologues, et j’étudie ce que pense l’opinion publique, notamment sur tout ce qui touche l’environnement. Depuis octobre, je suis un projet individuel de formation et je prépare un master de scénariste. EDF, c’est un peu loin pour moi en ce moment.

Est-ce que votre travail peut influencer votre écriture ? (Stéphanie)

Oui, indirectement. J’ai écrit un livre pour les adultes qui se passe dans une grande entreprise. Ce qu’on vit peut être une source d’inspiration, ça peut être utile. L’inspiration vient de partout, de tout ce que vous êtes.

Vous êtes une adulte et vous écrivez encore pour des adultes, mais aussi pour des jeunes. Le travail d’écriture est-il différent ? (Amandine)

C’est la même chose, il n’y a pas vraiment de différences. Avant, les livres pour ados, ça n’existait pas. Un ado peut lire des livres pour les adultes. Et l’inverse. C’est plus une histoire de marketing. Mais quand on écrit pour les enfants, on s’empêche d’écrire des choses horribles. On n’a pas envie de les désespérer. Par contre, pour les adultes on peut se lâcher. Pour les ados aussi.

En 2006, vous avez publié deux romans pour les adultes et deux romans pour les jeunes. Combien de temps consacrez-vous à l’écriture ? (Priscillia)

Publier plusieurs livres dans la même année ne signifie pas qu’ils ont été écrits en même temps. Des fois, c’est dur de trouver un éditeur. Dans la mesure du possible, j’essaie de partir pour écrire. Si j’arrive à m’isoler, ça marche vraiment bien et beaucoup.

Dans quelles conditions écrivez-vous ? (Tayana)

L’idéal, c’est d’être seule pour moi pour pouvoir me concentrer sans être interrompue au milieu d’une phrase ou d’une idée. C’est vraiment dur de s’y mettre. Il faut se mettre dans une situation où on n’a rien à faire d’autre que d’écrire. On a toujours peur que ce soit nul ou de ne pas y arriver. L’isolement, c’est l’idéal. Mais c’est indispensable pour un premier jet. C’est plus facile de corriger ensuite dans n’importe quelle condition.

Comment trouvez-vous vos idées ? (Julie)

Bonne question. L’inspiration, c’est difficile d savoir d’où ça vient. Pour écrire une histoire, en général, c’est arriver à imaginer les personnages. On réfléchit, on tâtonne, on cherche. C’est comme au théâtre où on joue un rôle, il faut rentrer dans le personnage, et le nourrir avec soi-même. Pour « Kivousavé », pendant trois semaines, j’ai cherché les personnages dans un café. Mon livre est bâti sur un modèle : une question est posée au début, la réponse arrive à la fin, comme dans un roman policier.

Quatre prix littéraires vous ont été attribués pour trois romans. Quel effet ça fait d’être consacrée ? (Lourde)

Quand on rentre dans une salle et qu’on est acclamée comme une rock star, ça fait un drôle d’effet. Ca fait plaisir, évidemment

Vous dites que certains livres vous ont beaucoup aidée. Lesquels et pourquoi ? (Fadéla)

C’est difficile de répondre comme ça à brûle pourpoint. Ca m’est arrivé de me sentir seule et de découvrir que certains auteurs ont les mêmes problèmes que moi. On peut se sentir mal, et la lecture permet de s’échapper. Pas forcément de trouver une réponse, mais de prendre de la distance. Le livre, on met beaucoup de soi à le lire, car c’est nous qui vivons ça. On se fait moins manipuler par le texte que par les images. Un livre, c’est comme une longue chanson sans musique.

Avez-vous reçu des témoignages de lecteurs que vos livres ont aidés ? (Abdelhafid)

Oui, ça m’est arrivé. Plusieurs personnes m’ont dit « c’est moi, c’est mon histoire ». Ma mère me l’a dit aussi, et là ça m’a surpris. « Kivousavé » touche à la recherche de soi, de qui on est, et du coup, les personnes se reconnaissent. Et il y en a d’autres pour qui je ne le saurais jamais.

« Kivousavé » est la réédition de « La princesse japonaise ». Treize ans séparent ces deux romans. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de le réécrire ? (Alexane)

En réalité, « Kivousavé » a une histoire double. La première édition date de 1995, c’était un premier roman pour adultes. Mais à l’époque, « Qui vous savez » faisait référence à De Gaulle, et de coup mon éditeur a refusé le titre. Quand il a été réédité, dans une autre collection, j’ai demandé à ce que le premier titre soit repris. Il ne s’agit donc pas d’une réécriture, mais plutôt d’une réédition.
C’est la même histoire, il y a juste eu quelques remaniements. La 4e de couverture de « La princesse japonaise » est un tissu d’âneries, c’est très con. C’est l’éditeur qui a pondu cette chose magnifique ! Malgré ça, ça a eu du succès. On n’est pas en position de force quand on publie un premier roman.

Avez-vous participé au choix de la première de couverture ? (Maïté)

J’ai un tout petit peu décidé. Aux éditions du Rouergue, toutes les couvertures sont bâties sur le même modèle. Au départ, la première de couverture était bleue et jaune avec un coffre qui lançait des éclairs ! J’avais peur que ce soi soit des gamins qui prennent le livre à cause du coffre de pirates.

Vos filles vous donnent-elles des idées ? Tenez-vous compte de leur avis de lectrices ? (Amandine)

Ma fille ainée n’a pas aimé la couverture actuelle. « C’est pour des gens de ton âge ! ». Mes filles ont 13 ans et demie et 10 ans. Elles sont encore petites, et il y a un âge pour chaque lecture. Elles me donnent des idées pour les livres pour enfants mais pas pour les autres. Superchouchoute* a été écrit directement par l’idée de ma fille. Ca l’a libérée de lire ce livre, elle est moins crispée.
*Ce roman pour enfants raconte l’histoire d’une petite fille qui veut tout faire bien.

L’entrée dans le roman est percutante. Pourquoi vouloir choquer le lecteur dès le premier paragraphe ? (Fadéla)

Je n’ai pas voulu choquer, j’ai voulu entrer directement dans l’histoire, donner le ton dès le départ.

Pourquoi avoir utilisé le « je » ? (Abdelhafid)

Ca dépend des livres. Des fois, on veut être dans le personnage et là, le « je » s’impose. Je voulais être dans la peau de la narratrice, je voulais la faire exister. C’est plus facile d’utiliser le « je ». Mais certaines histoires résistent.

Ce roman est une immense lettre. Pourquoi avoir choisi cette forme originale ? (Maïté)

C’est une contrainte qui aide. Face à l’immensité de ce qu’on veut écrire, ça donne le vertige, et la lettre m’a aidée à construire le livre. C’est une voix intérieure.

Pourquoi avoir évoqué le thème de l’inceste ? (Alexane)

C’est un thème important dont on ne parle pas beaucoup et qui malheureusement existe trop. La situation (de la narratrice) est limite, ce père coincé entre sa propre mère abusive et une fille qui ressemble trop à sa mère. Il faut en parler. Ce n’est pas en ne disant rien qu’on arrive à faire changer les choses.

Toute une série de thèmes sur l’adolescence apparait : solitude, révolte, amitié, besoin de reconnaissance, la volonté d’être indépendant et tout plein d’autres. Comment arrivez-vous à si bien comprendre les adolescents ? (Tayana)

J’ai été une adolescente et je suis encore une ado attardée (rires). C’est un âge riche, où on devient soi-même. Aujourd’hui, je n’ai pas tellement changé, mûri peut-être… Il faut rejeter ou aimer de toutes ses forces pour avancer. C’est manichéen. C’est à se moment qu’on se construit.

Pourquoi avoir choisi cette citation de Boris Vian ? (Katia)

« Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai inventée »
C’est une réponse à tous les gens qui imaginent que si vous écrivez un roman avec « je », c’est forcément votre histoire.

Y-a-t-il une part autobiographique dans votre roman ?

Oui, il y a des choses de moi dans le livre, mais ce n’est pas mon histoire.

Merci à vous, Madame Hammer, d’avoir si bien su captiver nos élèves, de leur avoir donné le goût et l’envie de dépasser la couverture d’un roman pour s’y plonger…